Le combat des élèves sourds

24 janvier 2018

Au Québec, 75 % des personnes sourdes sont analphabètes, selon une enquête du Centre québécois de la déficience auditive. En comparaison, Statistiques Canada estime qu’ils sont 34 % chez les personnes entendantes. Quels services sont offerts aux élèves sourds québécois?

« Un parent normal n’aurait jamais eu le temps pour faire ce que j’ai fait, affirme Annik Boissonnault, maman et enseignante sourde. Si je n’avais pas été en congé de maternité, j’aurais abandonné.» En entrevue au téléphone, j’entends dans la voix de l’interprète toute la frustration et l’incompréhension d’Annik. Par le biais du Service Relais Vidéo, elle et moi pouvons communiquer chacune dans notre langue. Ce service permet à une personne sourde de communiquer par vidéo avec un interprète qui transmet le message à la personne entendante au téléphone.

Sa fille Marilou a fait le saut de l’école primaire Gadbois, spécialisée pour enfants sourds, à l’école normale. Mais au moment de son entrée en troisième année, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) n’avait pas encore trouvé d’interprète pour l’accompagner en classe, et ce, même si Annik avait remis une liste de candidats dès le mois de juin. Désespérée, la mère de Marilou a mis une vidéo sur YouTube pour trouver quelqu’un de disponible. « La CSDM n’a pas agi assez rapidement », se plaint-elle.

L’interprète : un outil pour la réussite

À la CSDM, il y a trois interprètes pour personnes sourdes alors que 53 élèves sourds sont intégrés dans des classes normales. Un total de 254 élèves sourds fréquentent les différentes écoles de la CSDM, selon les chiffres fournis.

Les recherches de Colette Dubuisson à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ont démontré que la majorité des enfants sourds naissent de parents entendants. Ainsi,CommeAlo l’interprète en milieu scolaire est souvent le premier contact avec un réel modèle en language des signes québécois (LSQ). « Les élèves sourds arrivent généralement en maternelle avec plusieurs lacunes de langage. Un interprète compétent ou l’école spécialisée permet de pallier ces lacunes », explique la chercheuse au Groupe de recherche sur la LSQ et le bilinguisme sourd à l’UQAM, Anne-Marie Parisot.

Pendant le mois de septembre, Marilou a vu ses notes chuter malgré le fait qu’elle réussissait bien l’année précédente. « J’ai eu un sur dix dans un examen de vocabulaire, raconte la fillette. C’est décourageant ! » Sa mère gère les horaires des interprètes temporaires qui se succèdent chaque jour. Avec tous ces changements, Marilou a de la difficulté à se concentrer et vit beaucoup de stress.

« Le problème, c’est d’arriver au cégep. Les services sont difficiles à obtenir au primaire et au secondaire. Mais aux niveaux supérieurs, il y a plein de services », affirme Béatrice Rochette de Lempdes. Elle est l’une des trois interprètes employées à la CSDM. Depuis qu’elle a été engagée, elle a accompagné cinq élèves dans l’obtention de leur diplôme d’études secondaires. Selon une enquête du Centre québécois de la déficience auditive, ils ont rejoint ainsi les 55 % des élèves sourds qui obtiennent leur diplôme, alors qu’ils sont 75% chez les élèves entendants. De plus, ils ont tous poursuivi leurs études postsecondaire.

« Il y a une demande constante pour les services d’interprètes, affirme le directeur adjoint aux services éducatifs à la CSDM, Gérald Gauthier. Nous essayons de garder notre personnel en place. » Selon lui, la CSDM est la première commission scolaire inclusive et l’offre de services est une question d’efficacité et de réussite. « Nous devons évaluer si l’élève devient une contrainte pour la classe et met en péril sa réussite et celle des autres élèves », explique-t-il.

 

La reconnaissance d’une langue et d’une culture 

En 1998, le gouvernement du Québec a mis en place des écoles laboratoires basées sur le système bilingue suédois qui a fait ses preuves. En effet, depuis que l’enseignement bilingue y est devenu systématique et que la langue signée a été reconnue officiellement dans les années 80, le niveau de littéracie des élèves sourds en Suède est équivalent à celui des élèves entendants, tel que décrit dans l’article du Globe de 2013 « La reconnaissance de la langue des signes québécoise (LSQ) pour le développement de la littératie et de la participation sociale de la personne sourde au Québec ».

L’ancienne ministre libérale provinciale Marguerite Blais est d’avis que la reconnaissance de la LSQ comme langue officielle serait la clé pour de meilleurs services. Pendant ses années à l’Assemblée Nationale, elle a défendu la cause des personnes sourdes et de leur inclusion. « À plusieurs reprises, j’ai demandé que la période des questions soit traduite en LSQ, explique madame Blais. Mais on me répondait que ça coûtait trop cher.»

Pourtant, deux rapports, un premier en 2001 de la Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française, puis celui de l’Office des personnes handicapées du Québec en 2006, recommandaient la reconnaissance de la LSQ comme langue officielle et langue d’enseignement. Du côté de l’Ontario, la LSQ et l’American Sign Language ont été reconnues comme langue d’enseignement en 1993. Que se passe-t-il alors au Québec ? Une note de la Direction de l’adaptation scolaire adressée au Ministère de l’Éducation en 2001 indique elle aussi que les frais reliés à l’embauche d’interprètes et obligations liées à la reconnaissance sont un enjeu.

Une fin presque heureuse

La dernière tentative pour faire reconnaître la LSQ remonte à 2014. Elle a été avortée lors de l’abandon du projet de loi 14 du Parti Québécois qui visait à modifier la loi sur la langue française et la chartre des droits et libertés. Mais le vent semble tourner. Au printemps 2018, le gouvernement fédéral présentera sa nouvelle loi sur l’accessibilité qui devrait inclure la reconnaissance de la langue des signes comme troisième langue officielle au Canada.

Cependant, Anne-Marie Parisot émet un bémol : « Il faut que ça vienne avec les services pour qu’il y ait une réelle différence. Mais ce n’est pas impossible que ça influence les autres paliers de gouvernement. » L’annonce en novembre du ministre provincial de l’Éducation, Sébastien Proulx, semble aller dans ce sens. Il a promis un accès plus rapide aux services pour les élèves handicapés, incluant les sourds. Mais selon Gérald Gauthier, ce sont principalement des techniciens en éducation spécialisée, des psychoéducateurs ainsi que des orthophonistes qui seront engagés avec ces mesures.

En octobre, Marilou et sa mère ont enfin trouvé une interprète stable pour toute l’année. « J’adore ma nouvelle école, raconte Marilou. Tout le monde est gentil. » L’excitation et la joie que me transmet l’interprète sont indéniables. Elle raconte que ses amis ont même appris quelques signes pour pouvoir jouer et communiquer avec elle. Mais son enseignant ressource ainsi que son orthopédagogue n’ont toujours pas été trouvés. L’enseignant ressource est un spécialiste qui peut repérer rapidement les erreurs et les incompréhensions de Marilou et complète le travail de l’interprète. « C’est un combat constant pour les parents », conclut Béatrice.

L’histoire d’Annik et Marilou n’est pas unique. En septembre 2016, Julie Laroche, une enseignante sourde, a décidé de retirer sa fille Jolianne de l’école normale. Elle considérait que l’interprète de la CSDM n’était pas assez formé pour accompagner Jolianne dans l’apprentissage de la LSQ et du français. La chercheuse Anne-Marie Parisot l’avait soutenue en faisant valoir l’importance de la formation des interprètes en milieu scolaire, spécialement au primaire. « Si l’interprète ne transmet pas correctement le vocabulaire et les explications du professeur, l’élève peut traîner des lacunes beaucoup plus longtemps », explique-t-elle. En l’absence d’un ordre professionnel, les parents et les institutions n’ont pas de lieu pour vérifier la qualité d’un interprète ou encore pour porter plainte. Les interprètes, de leur côté, n’ont pas accès à de la formation continue ni aux savoirs de leurs collègues.

Photo de couverture par Fred https://www.flickr.com/photos/fredisonfire/30650696533

3 Commentaires

  1. Commentaire par Martine

    Martine Répodnre 24 janvier 2018 at 14 h 19 min

    intéressant comme article. je ne connais pas la situation en France mais je suppose que le manque de moyen est là aussi. Je trouve ça bien de mettre le doigt sur un sujet comme celui là!

    • Commentaire par Pascale Langlois

      Pascale Langlois Répodnre 24 janvier 2018 at 20 h 25 min

      Merci Martine! Je n’ai pas fait beaucoup de recherches sur la France mais je crois que la langue signée est reconnue comme langue officielle. C’est vraiment sous toutes réserves.

  2. Commentaire par Martine

    Martine Répodnre 25 janvier 2018 at 12 h 09 min

    Alors, je suis allé voir sur wikipedia. Il semblerait que de 1880 à 1991 la LSF était interdite en classe. Puis, une loi a permis à ceux qui le désiraient d’avoir une éducation bilingue. Elle est effectivement reconnue comme langue à part entière depuis 2005. C’est même une option au BAC.
    Merci. Sans toi je ne me serais jamais intéressé à ça (même si j’aimerai bien l’apprendre).

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